Jour 5 – Les Derniers Souffles de Krell

[…] Je saisis mon épée, épuisé mais déterminé. D’un mouvement large, j’écrasai les créatures du plat de la lame, balayant ce qu’il restait de la nuée. Enfin, les dernières araignées s’effondrèrent, et le silence retomba. […]

Kuro poussa la porte de bois au sud, qui s’ouvrit dans le silence, seulement troublé par le murmure des vagues. Une lueur blafarde vacillait dans l’obscurité de la salle. Au centre, un homme en armure sombre psalmodiait d’étranges incantations, ses mains traçant des figures dans l’air saturé d’une énergie malsaine. Le sol était couvert de runes anciennes, luisant d’un éclat spectral. Au-dessus de lui, des cocons sinistrement suspendus au plafond oscillaient lentement, bercés par le roulis du navire. À travers les membranes translucides, Kuro distingua des silhouettes humaines prisonnières, figées dans un sommeil inquiétant… ou pire.

Nous retournâmes près des escaliers pour élaborer un plan. Fallait-il poursuivre notre avancée ou rebrousser chemin jusqu’au navire afin de revenir mieux préparés? L’hésitation était palpable.

— Nous ne savons presque rien de ce qui nous attend, mieux vaut ne pas prendre de risques inutiles, fis-je remarquer à mes frères et sœurs.

— Et si nous partons maintenant, qui sait ce que cet endroit nous réservera à notre retour ? répliqua Shyv et Kuro, le regard brûlant de détermination.

Les avis s’affrontèrent. Je prônais la prudence, les autres refusaient de tourner les talons après être arrivés si loin. Je pesai les arguments, sentant l’urgence de la décision. Finalement, nous tranchâmes. Nous resterions. Qu’importent les dangers, nous irions jusqu’au bout de notre mission.

Le plan était simple, mais risqué : foncer dans la salle, profiter de l’effet de surprise et abattre l’homme en pleine incantation avant qu’il n’ait le temps de réagir. Pas de subtilité, pas de détours. Un assaut brutal et décisif.

D’un coup puissant, j’enfonçai la porte et me ruai sur l’homme sans lui laisser le temps de réagir. Mes dagues frappèrent avec précision, s’enfonçant dans des points vitaux censés le forcer à plier le genou. Le choc fut brutal… mais suffirait-il à l’arrêter ?

Il ne broncha même pas sous mes attaques, comme si je frappais une pièce de bœuf trop dure pour être entaillée. Mes lames s’enfonçaient, mais sans provoquer la moindre réaction. Pourtant, à chaque coup porté, une étrange vapeur jaunâtre s’échappa de sa peau, flottant dans l’air comme un nuage de spores malsaines. Un frisson me parcourut l’échine.

Je sentis immédiatement la vapeur jaunâtre lourde qui envahissait mes poumons. Un venin diffus, insidieux, s’y immisça, comme si chaque souffle me tirait un peu plus vers l’abîme. Mes poumons se resserraient, comme s’ils s’atrophiaient sous l’effet de cette étrange toxine, et une douleur lancinante se propagea à chaque respiration. Pourtant, je refusais de céder. Malgré la brûlure qui m’étreignait la poitrine, je me forçai à reprendre mon souffle, à lutter contre ce poison invisible. Le venin voulait me paralyser, mais je n’allais pas m’effondrer aussi facilement. Je résistais, me concentrant sur chaque mouvement, chaque pensée, pour repousser la suffocation qui m’envahissait.

L’homme se tenait là, comme une silhouette de cauchemar, sa peau d’un gris sombre se fondant presque dans l’obscurité. Son visage, marqué par la dureté, portait une prothèse métallique sur la mâchoire, une structure de fer forgé qui semblait fusionner avec sa chair. Cette mâchoire n’était pas simplement une partie de son visage, mais une arme en soi, prête à mordre et à écraser. Lorsqu’il se préparait à bouger, la prothèse cliquetait d’un bruit sinistre, un avertissement de la violence qu’elle était capable d’infliger.

Ses mains, déformées et puissantes, étaient dotées de griffes métalliques qui brillaient d’un éclat glacé dans la faible lumière. Comme des crocs acérés, elles semblaient faites pour déchirer et broyer tout sur leur passage. Chaque mouvement qu’il faisait dégageait une impression de menace absolue, comme si l’homme était un prédateur à la fois fait d’acier et de ténèbres, prêt à tout réduire en poussière.

L’homme se jeta sur moi avec une rapidité déconcertante. Sa mâchoire métallique claqua comme un piège infernal, prête à broyer tout ce qu’elle rencontrait. Il attaquait avec une brutalité sauvage, utilisant sa mâchoire comme une arme tranchante, fendant l’air avec une force démesurée. Ses griffes, acérées comme des rasoirs, suivirent dans un mouvement fluide, cherchant à m’atteindre là où je me croyais à l’abri.

Je me fendis en arrière, esquivant de justesse la mâchoire qui se refermait dans un cri métallique, juste au-dessus de ma tête. Puis, d’un saut rapide, j’évitai ses griffes, qui raclèrent le sol dans un bruit strident. L’air vibrait autour de nous à chaque coup, une danse mortelle où il frappait sans relâche, ses attaques aussi précises qu’imprévisibles.

Je restais sur mes gardes, chaque mouvement calculé, mes réflexes aiguisés à l’extrême. Il ne me laissait aucun répit, mais je savais qu’il finirait par commettre une erreur.

À sa dernière attaque, dans un mouvement brusque et imprécis, l’homme trébucha légèrement, ses griffes sifflant l’air sans toucher leur cible. C’était ma chance. D’un coup de rein, je me précipitai sur lui, profitant de l’ouverture. Sans hésiter, je plantai ma dague profondément dans son thorax, la lame s’enfonçant avec une violence sèche.

Mais à ma grande surprise, il ne réagit pas. Pas de cri, pas de tremblement, juste un cliquetis métallique de sa mâchoire qui se resserrait lentement, comme si la douleur n’était qu’une illusion pour lui. Il ne fit même pas mine de ressentir l’attaque, comme une machine impitoyable, indifférente à la souffrance.

Je reculai, une vague de perplexité me frappant. Cet homme… ou ce qu’il était devenu… ne semblait pas être soumis aux mêmes lois que nous.

À cet instant, Shyv entra dans la pièce comme un tourbillon de rage. Sans perdre une seconde, elle déchaîna une série d’insultes cinglantes, chacune plus mordante que la précédente, ses mots emplis de magie subtile et perfide. Les éclats de sa voix, accompagnés de murmures incantatoires, s’enroulaient autour de l’homme, frappant son esprit aussi violemment que des coups physiques.

L’effet fut immédiat. L’ombre de fer, jusque-là implacable, se tordit légèrement, comme si les mots de Shyv avaient percuté sa volonté, altérant son être d’une manière que mes dagues n’avaient pas pu. Chaque insulte semblait le faire vaciller, des bruits sourds s’échappant de sa mâchoire métallique, comme si la douleur mentale infligée par ces enchantements était bien plus insupportable que les blessures physiques.

Je le regardai, abasourdi, alors que l’homme recula sous la force des mots, haletant de manière étrange. Il n’était plus un monstre de métal et de chair, mais une créature accablée par une souffrance invisible, que seule la magie de Shyv semblait pouvoir atteindre.

Kuro se tenait droit, calme et concentré, les dagues serrées fermement dans ses mains. Il attaqua avec la précision d’un serpent, ses mouvements fluides et rapides, comme une danse mortelle. Chaque coup était une extension de sa maîtrise du corps. Ses dagues frappaient comme des extensions naturelles de ses bras, créant des éclairs d’acier dans l’air.

L’homme en face de lui tenta de contrer, mais Kuro était déjà en mouvement avant qu’il ne puisse réagir. Il se faufila autour de son adversaire avec une agilité presque surnaturelle, tranchant l’air avec ses lames, chaque coup porté à des endroits stratégiques. D’un revers rapide, il atteignit les tendons de son ennemi, affaiblissant ses mouvements. Puis, d’un coup net, il visa les points vitaux, ses dagues s’enfonçant dans la chair avec une précision extrême, semblables aux frappes d’un maître d’arts martiaux.

Il ne perdait jamais son équilibre, ses pieds se mouvant en parfaite synchronisation avec ses attaques. Comme un vent de tempête, il frappait et se déplaçait sans relâche, donnant à chaque attaque une force hypnotique et dévastatrice.

Soudain, un bruit sourd retentit du plafond, et deux araignées géantes tombèrent sur nous dans un assaut surprise. Leurs pattes griffaient l’air dans un ballet sinistre, et leurs crocs acérés brillaient dans la faible lumière. L’une d’elles se jeta directement sur moi, ses mandibules prêtes à m’embrocher.

Instinctivement, je fis un bond en arrière, esquivant de justesse la morsure qui s’abattait sur moi comme un coup de faucille. Le choc de l’attaque me fit trébucher, mais je parvins à me redresser rapidement. Pourtant, une étrange sensation m’envahit : je n’avais rien vu au plafond avant que les créatures ne s’abattent sur nous. Rien. Comme si elles étaient apparues de nulle part.

Mes yeux se fixèrent sur l’endroit d’où elles étaient tombées, cherchant désespérément un indice, mais l’ombre persistait. Un frisson me parcourut alors que je réalisais que ces araignées avaient dû être dissimulées dans l’obscurité, invisibles jusqu’à leur attaque brutale.

L’homme se lança à l’assaut avec une fureur dévastatrice. Ses griffes acérées frappèrent dans un mouvement brutal, attaquant en rafale. Ses griffes fendaient l’air avec une rapidité meurtrière, chacune visant à me déchirer en deux. Je réagis instantanément, me déplaçant en un mouvement rapide. La première griffe passa à quelques centimètres de mon visage, une bouffée d’air chaud m’effleurant. Je me baissai légèrement pour esquiver la seconde griffe, sentant le sol vibrer sous le passage de l’attaque manquée.

Mais avant même que je puisse reprendre mon équilibre, l’homme ouvrit la gueule dans un rugissement, ses crocs géants prêts à m’arracher la gorge. Mais cette fois, je n’évitai pas. D’un mouvement vif, je plaçai ma dague entre sa mâchoire et ma chair. Le métal de la lame se heurta au fer des dents avec un bruit sec, comme une étincelle frappant l’acier. J’avais paré l’attaque de justesse, ma dague tremblant sous la pression tandis que Krell tentait de refermer sa mâchoire sur ma lame. La force de son attaque me repoussa en arrière, mais je parvins à garder l’équilibre, les dents de la créature ne touchant pas ma peau, malgré la violence de son assaut.

Dans un dernier effort, je plantai ma dague profondément dans le cœur de mon adversaire. Son corps trembla sous l’impact, et un flot de sang noir comme de la suie monta lentement à ses lèvres, sa texture épaisse et visqueuse s’écoulant sur son menton. Dans un râle désespéré, il se redressa légèrement, une lueur de défi dans ses yeux mourants.

Puis, à la surprise générale, un rire éclata de sa gorge, un rire rauque et sinistre qui résonna dans la pièce comme un dernier écho de sa folie. “Il va vous tuer… vous êtes condamnés…” La menace, lancée avec une conviction glaciale, semblait plus terrible que tout ce qu’il avait pu dire auparavant.

Mais avant même que nous puissions répondre, un phénomène étrange se produisit. Les araignées, qui avaient jusque-là attaqué avec une rage aveugle, reculèrent soudainement, comme un groupe d’animaux effrayés par une menace invisible, elles se détournèrent de nous, s’éclipsant dans les ombres du plafond avec une rapidité qui frôlait le surnaturel, comme si quelque chose de bien plus effrayant que nous les poursuivait.

Le rire de Krell s’éteignit dans un dernier souffle, et nous restâmes là, l’air lourd de menace, alors que les araignées disparaissaient dans les ténèbres. Ce qu’il avait dit… ce n’était pas simplement une menace. C’était un avertissement. Et il ne faisait qu’ajouter à la tension qui pesait sur nous.

Jour 4 – Les Araignées, Maîtres de l’Empereur des Mers

[…] La bête tenta de fuir, mais il n’y avait aucune échappatoire. Nous n’avions plus le choix. Il fallait l’achever, avant qu’elle n’embrase ce navire maudit […]

Tout à coup, une araignée géante s’abattit du plafond dans un craquement sinistre. Ses pattes griffues effleurèrent le bois vermoulu alors qu’elle fondait sur nous. Sans perdre un instant, j’achevai la première créature d’un dernier coup brutal, libérant mon esprit pour affronter cette nouvelle horreur.

Elle fut moins coriace que son prédécesseur. Trois coups précis de notre part suffirent pour qu’elle s’effondre, son corps convulsant avant de rendre son dernier souffle. Je pris un moment pour inspecter les lieux. Les instruments brisés, les cartes marines rongées par l’humidité… Tout indiquait que nous nous trouvions dans l’ancienne chambre du navigateur. Mais il n’y avait rien d’autre ici, rien qu’un silence pesant.

Kuro ouvrit la marche, sa silhouette sombre se découpant à la lueur de la lanterne de Shyv. D’un pas assuré, il descendit l’escalier grinçant, et nous le suivîmes.


Nous arrivâmes dans les profondeurs du navire. Une cale étroite et suffocante, aux murs de bois noirci et gonflé par l’humidité. Quelques portes fermées bordaient le passage, semblant renfermer des secrets oubliés. Le navire lui-même protestait, chaque vague le faisant craquer comme un animal blessé. Une odeur de sel, de moisissure et de pourriture s’accrochait à l’air.

Mais ce fut un bruit plus sinistre encore qui vint troubler cette atmosphère lugubre.

Un frémissement. Puis des silhouettes se dessinèrent dans l’obscurité. Des Giant Wolf Spiders — difformes, poilues, leurs crocs dégoulinant d’un venin fétide. Elles nous prirent en embuscade.

L’une d’elles se glissa derrière Kuro, rapide comme l’ombre, tandis qu’une autre surgit devant moi, ses multiples yeux brillant d’une malveillance instinctive.

Sans réfléchir, je dégainai une dague et la lançai à travers l’air vicié. À cet instant, une aura spectrale m’enveloppa, et dans une lueur bleutée, la silhouette d’un guerrier ancestral apparut, se superposant à moi. Lorsque ma dague fendit l’air, une traînée d’énergie spectrale s’étira dans son sillage, comme une flamme surnaturelle. Une ligne éthérée relia un instant la créature à l’aura qui émanait de moi.

Ce pouvoir… ancestral, inconnu même de mes frères et sœurs. Si Kuro ou Shyv avaient perçu cette manifestation, je n’aurais guère le choix que d’expliquer la source de se pouvoir.

L’arme atteignit sa cible avec une précision surnaturelle.

Sans perdre un instant, j’empoignai une seconde dague et la plantai directement dans l’épaule chitineuse de l’araignée face à moi. Un cri strident résonna alors qu’elle se cabrait, son sang noirâtre s’écoulant lentement.

Mais avant que je ne puisse réagir davantage, une autre dague siffla près de mon visage. Elle frôla mes cheveux, me glaçant d’effroi, avant de se ficher droit dans le corps de l’araignée. Un lancer parfait.

Je restai un instant figé, cherchant du regard celui ou celle qui en était l’auteur. Une seule possibilité m’effleura l’esprit, et pourtant, l’idée me terrifia.

Rhazien.

Je me tournai lentement vers lui, mes yeux cherchant des réponses. Sa main tremblait encore du lancer, et son regard, loin d’être assuré, semblait lui-même surpris par son geste. Rhazien, pourtant si peu habile aux armes de jet, venait d’exécuter un coup magistral. Était-ce un instinct de survie ou un potentiel caché jusqu’alors ?

Kuro acheva l’araignée derrière nous, et je mis fin aux souffrances de celle qui gisait devant moi.

Mais alors que nous pensions le danger passé, un bruit de grouillement sourd retentit.

Un essaim d’araignées s’extirpa des ombres, une masse grouillante et avide. Leur multitude rendait toute résistance vaine. Je le savais. Mais fuir n’était pas une option.

Je jetai mes dernières dagues, en abattant quelques-unes, mais elles continuaient d’avancer. Elles grimpaient sur moi, mordant, perforant ma chair de leurs crochets empoisonnés. Leurs corps visqueux s’agglutinaient autour de moi jusqu’à ce que mes forces m’abandonnent.

La douleur devint un lointain murmure.

Puis, le néant.


L’Entre-Monde

Lorsque j’ouvris les yeux, je n’étais plus sur le navire.

Un labyrinthe surnaturel m’entourait, infini et sinueux. Les murs étaient faits d’ombres mouvantes, et des visages déformés y prenaient forme, psalmodiant dans des langues anciennes. Certaines voix me semblaient familières, d’autres m’étaient totalement étrangères.

Mais parmi ce tumulte spectral, un message se détacha, limpide et glaçant.

“Zode vous cherche.”

Qui était Zode ? Pourquoi me cherchait-il ? Je n’avais pas le temps d’y réfléchir davantage. Une force m’enveloppa à nouveau, m’arrachant à cet abîme.


Retour à la Réalité

Mon souffle revint dans un râle. La douleur me rappela à la vie. Mon sang battait à mes tempes, et je sentais les plaies ouvertes sur mon corps. Mais j’étais vivant.

Devant moi, l’essaim se précipitait vers Shyv.

Je saisis mon épée, épuisé mais déterminé. D’un mouvement large, j’écrasai les créatures du plat de la lame, balayant ce qu’il restait de la nuée. Enfin, les dernières araignées s’effondrèrent, et le silence retomba.

Mes blessures me brûlaient, le poison s’insinuait toujours dans mes veines. Je serrai les dents.

« Nous devrions retourner à L’Âme de l’Hiver. Il y a un médecin à bord. » Ma voix était rauque. « Si nous continuons dans cet état, nous ne survivrons pas à la prochaine rencontre. »

Les regards échangés entre mes frères et sœurs furent lourds de fatigue et de crainte. Mais tous acquiescèrent.

Je pris une dernière inspiration, mes pensées encore hantées par ce murmure spectral.

Jour 3 – Le Dernier Cri de l’Empereur des mer

Le roulis de la mer houleuse berçait notre navire tandis que nous soupions avec l’équipage. Au loin, les éclairs déchiraient les cieux, illuminant brièvement l’immensité sombre. Les vagues frappaient la coque avec une force grandissante, comme si l’océan lui-même murmurait des avertissements. Pourtant, la chaleur du repas et les rires feutrés tentaient de chasser la tension qui régnait.

C’est alors qu’un cri s’éleva depuis la vigie. Une épave dérivait au loin, son ombre sinistre trahissant les ravages du temps et de la mer. Était-ce l’œuvre de pirates ? Ou peut-être une créature des abysses ? Nul ne pouvait encore en connaître la cause, mais une chose était certaine : ce vaisseau maudit portait en lui des secrets que nous devions découvrir.

Pendant ce temps, Shyy obéissait aux ordres de la capitaine Joanna, qui l’avait envoyée à la rencontre du médecin de bord. Shyy disparut dans les profondeurs du navire tandis que nous restions, captivés par la silhouette brisée de l’épave.

Une rumeur se propagea comme une traînée de poudre. Certains matelots prétendaient avoir aperçu une ombre glissant sous les flots. Une silhouette immense, insaisissable. La peur s’infiltra dans les esprits, et bientôt, des prières furent murmurées à l’intention de Strasha, la déesse des mers. Ses fidèles imploraient sa protection, mais je haussai les épaules.

— Des histoires de marins superstitieux, grognai-je. Ce n’était qu’un billot de bois ou un simple animal aquatique.

La capitaine Joanna confirma qu’il existait des créatures encore plus terrifiantes que celles de nos pires cauchemars. Pourtant, son regard restait fixé sur l’épave.

— C’est l’Empereur des Mers, déclara-t-elle d’un ton grave.

Un frisson parcourut l’équipage. Ce navire, jadis grandiose, avait disparu sans laisser de traces. La capitaine ordonna aussitôt la mise à l’eau d’un canot. Il fallait percer les mystères de cette carcasse fantomatique et récupérer le coffre que notre père nous avait envoyé chercher.

La descente vers les flots fut périlleuse. La mer semblait se moquer de nos efforts, secouant notre embarcation comme une feuille au vent. Rhazien, manquant d’équilibre, glissa et bascula dans l’eau. Un instant de panique s’empara de nous. Sans réfléchir, je plongeai à sa suite. Je fendai les vagues avec force, saisissant mon frère et le maintenant à flot. Bientôt, mes frères et sœurs nous rejoignirent pour l’aider à remonter à bord.

Nous poursuivîmes notre périple jusqu’à l’épave, les planches grinçant sous les assauts des vagues. Le pont éventré de l’Empereur des Mers se dressait devant nous, témoin silencieux d’une tragédie oubliée.

L’ascension vers le pont du navire fut tout aussi difficile. Shyy, courageuse, voulut monter la première. Elle s’agrippa aux cordages, mais la mer, capricieuse, refusa de l’épargner. Une bourrasque la fit vaciller, et elle chuta lourdement. Le bruit sourd de son dos frappant la surface de l’eau résonna dans l’air.

Sans attendre, je plongeai à nouveau. L’eau glacée me saisit, mais mon instinct fut plus fort. Shyy, luttant pour garder la tête hors de l’eau, avalait de grandes goulées d’écume. Je lui tendis une pagaie, qu’elle tenta d’agripper sans succès. Ses forces l’abandonnaient.

D’un geste vif, je saisis son bras et la hissai hors des flots, la projetant dans le canot comme une poupée de chiffon. Le souffle court, je m’assurai qu’elle respirait encore. Nous étions épuisés, mais vivants.

Enfin, nous posâmes pied sur le pont de l’épave. Le bois pourri craquait sous nos pas. L’air était chargé d’une odeur âcre, mélange de sel et de mort. Cassidy, sans attendre, ouvrit la première porte qu’elle trouva, et Rhazien la suivit.

— Thorgal, à l’aide ! cria-t-il dès qu’il franchit la porte.

Son hurlement glaça mon sang. J’accourus, mais ce que je vis me pétrifia. Une abomination se dressait devant moi. Mi-araignée, mi-homme, sa carcasse répugnante dégoulinait de toiles poisseuses. Ses yeux, multiples et luisants, fixaient leur proie avec un plaisir malsain.

Elle bondit. J’esquivai de justesse, mais je n’avais pas prévu la seconde attaque. Ses mandibules claquèrent, et une douleur fulgurante m’arracha un cri. Mes dagues glissèrent de mes mains. Je chutai. Tout devint flou.

Je pensai à Shyy, Rhazien, Kuro et Cassidy. Mon esprit vacilla. Et puis… une main glaciale m’enveloppa. Une voix rauque, venue d’un autre monde, murmura à mon oreille :

— Ton heure n’est pas venue.

Je me réveillai, haletant. La créature, toujours debout, était désormais consumée par des flammes surnaturelles. Ses toiles se dévoraient elles-mêmes dans une danse incandescente. J’agrippai mon épée.

— Pas cette fois.

La bête tenta de fuir, mais il n’y avait aucune échappatoire. Nous n’avions plus le choix. Il fallait l’achever, avant qu’elle n’embrase ce navire maudit.

Le temps pressait.

La Malédiction de Sal Thaven

“Approchez, enfant de Lovelaces, et tendez l’oreille… car ce soir, je vais vous conter une histoire que les marins murmurent à la lueur vacillante des lanternes, une légende que seuls les fous ou les désespérés osent encore évoquer à voix haute. C’est un récit de malédiction, de mers figées et de spectres oubliés… une histoire qui commence là où s’arrête la raison, au seuil du brouillard éternel…

Écoutez bien, car ceux qui ignorent les avertissements du passé sont condamnés à en répéter les erreurs. Voici la sombre légende de Sal Thaven, le port maudit du Nord.”

Il est des lieux que même les marins les plus téméraires évitent d’approcher, des cités que l’on ne trouve sur aucune carte et dont on parle à voix basse, de peur que leur simple évocation attire le malheur. Sal Thaven est de celles-là.

On dit que cette ville repose sur la côte nord, là où les brumes sont si épaisses qu’elles avalent la lumière de sol elle-même et transforment le jour en crépuscule éternel. Ses tours effilées, ses toits couverts d’un givre noirci, ses quais désertés par la marée… voilà ce que rapportent les rares âmes ayant aperçu ses rivages, avant de disparaître à leur tour.

Autrefois, Sal Thaven était un port d’un petit village, où les navires aventureux des terres de Nod venaient échanger les plus rares joyaux contre la précieuse ambre d’hiver que seuls ses habitants savaient extraire des profondeurs gelées.

Les sages racontent qu’un peuple oublié, les Gardes de la Lumière des Profondeurs, régnait jadis sur ces côtes. Eux seuls connaissaient les secrets de la mer noire et accordaient à Sal Thaven la faveur des eaux. En échange, un tribut leur était offert chaque année : non point en or, mais en vies. Un enfant du port, choisi par le Destin, devait leur être confié à la première nuit de l’hiver.

Mais une femme au nom de Freydis ivre de pouvoir et aveuglé par la cupidité, refusa un jour de se plier à l’ancien serment. Il fit lever les défenses de la ville, fit clouer les portes et fit couler le sang de ceux qui murmuraient que l’équilibre serait rompu.

Alors vint la Nuit des Vagues Muettes.

Les eaux se retirèrent du port, laissant les navires à sec, exposant les ossements d’antiques naufrages. Le vent cessa de souffler, et un silence de mort s’abattit sur la cité. Puis, une ombre immense s’éleva des flots, une silhouette aux mille yeux pâles, aux mains tissées d’algues et d’obscurité. Elle prononça une malédiction d’une voix qui résonna jusque dans les entrailles de la pierre :

“Que Sal Thaven soit à jamais figée entre les marées, prisonnière de son crime. Que nul vivant ne puisse s’y aventurer sans en payer le prix. Que les âmes des parjures errent jusqu’à la fin des temps, sans repos ni rédemption.”

Depuis cette nuit, les marins qui croisent ces eaux racontent avoir vu, à travers les brumes, des ombres errantes longer les quais, le regard vide et la peau aussi froide que la glace. On dit que le port demeure figé dans une éternelle aube spectrale, les navires encore à quai, les feux encore dans les lanternes… mais que quiconque ose y accoster disparaît, corps et âme, avalé par la mer silencieuse.Seuls les fous ou les désespérés osent encore chercher Sal Thaven. Et nous, matelots de L’Âme de l’Hiver, prions à chaque lever de lune pour que jamais nos voiles ne nous mènent jusqu’à ses rives maudites…

Ainsi va la légende, transmise entre deux gorgées de rhum dans l’ombre des tavernes ou murmurée sur le pont, quand le brouillard s’épaissit et que les eaux deviennent trop calmes pour être naturelles…

Les Filles de l’Âme de l’Hiver

(Chant des marinières du navire L’Âme de l’Hiver, résonnant dans les brumes glacées et les vents mordants. Un chant libre comme la mer, froid comme la lame, et puissant comme la tempête.)


Hissez la voile, que l’ombre fonde,
Le vent se lève, la mer inonde.
Nos cœurs battent, et tout succombe,
Car nul ne brise une femme immonde.

Oh hé, oh vert ! Filles de l’Âme de l’Hiver,
Que souffle l’ombre et danse le fer !
Oh hé, oh fier ! Rien ne nous laisse à découvert,
Nos âmes glacées coupent comme l’hiver !

Les flots rugissent en noirs présages,
Notre sillage porte l’orage.
Aucun empire, aucun rivage,
Ne nous enchaîne dans un corsage.

Oh hé, oh vert ! Filles de l’Âme de l’Hiver,
Que souffle l’ombre et danse le fer !
Oh hé, oh fier ! Rien ne nous laisse à découvert,
Nos âmes glacées coupent comme l’hiver !

Que vienne la nuit, elle est glacée,
Nos âmes sombres sont acérées.
Jamais captives, jamais liées,
Seule la mer sait nous aimer.

Oh hé, oh vert ! Filles de l’Âme de l’Hiver,
Que souffle l’ombre et danse le fer !
Oh hé, oh fier ! Rien ne nous laisse à découvert,
Nos âmes glacées coupent comme l’hiver !

Jour 2 – L’Empereur des Vagues

Les lueurs tremblantes des chandelles dansaient sur les murs de pierre du théâtre, projetant des ombres difformes autour de nous. Harkon et sa troupe s’évertuaient à parodier un groupe de héros imbéciles :

  • Justicius – Un guerrier fanatique qui croit incarner la justice divine. Il justifie ses massacres brutaux par la volonté de Sol, abattant ses ennemis (et parfois des innocents) en hurlant : « CECI EST JUSTICE ! » Sa foi est aveugle, sa hache trop lourde, et sa morale… discutable.
  • Ferrox – Un colosse en armure si épaisse qu’il ressemble à un bloc de métal ambulant. Impossible de s’en débarrasser : il revient toujours avec le groupe. Il se fait couper la tête, il a subi une pluie de météores et même une désintégration… et pourtant, chaque fois, il revient à la vie de façon plus dramatique et ridicule que la précédente.
  • Clonydeux – Un mage au regard fiévreux, perdu dans sa quête absurde: Éliminer un imposteur, copie de lui-même, qui aurait pris sa place en tant que roi des magiciens. Il murmure sans cesse des incantations inutiles et se perd dans des monologues alambiqués sur le destin, la mort et le pouvoir. Hélas, ses sorts finissent souvent par exploser au visage de ses alliés.
  • Loucrobate – Une archère censée être agile et précise, mais dont la maladresse est légendaire. Elle tombe dans chaque piège, se tire ses propres flèches dans le pied et finit toujours suspendue par la cheville, tête en bas, suppliant qu’on vienne la détacher. Son talent ? Rater l’immanquable.

J’observai Shyv du coin de l’œil. Le vin lui avait délié la langue plus que de raison, et je vis Kuro poser une main ferme sur son épaule, l’éloignant avec une discrétion teintée de bienveillance. Il savait, comme moi, que certaines vérités, si elles échappaient à nos lèvres, pouvaient sceller notre sort.

Puis vint Damien. Son ombre devança son pas lourd, et son regard, aussi tranchant qu’une lame de guerre, nous cloua sur place. Cet homme nous avait élevés, formés, et aujourd’hui encore, il régnait sur nous d’une poigne de fer. Il scruta chacun d’entre nous avant que son regard ne s’attarde sur Rhazien, qui tentait de dissimuler Anabelle derrière un rideau de velours. En vain.

Vous avez mis Anabelle en danger, gronda-t-il.

Le silence tomba, lourd comme une épée de Damoclès. Nous savions tous ce que cela signifiait. Père serait informé dès son retour.

Le matin suivant, nous partageâmes le repas sous son regard scrutateur. Il se fit presque aimable, parcourant la tablée pour s’enquérir de nos nouvelles. Mais lorsque mon tour vint, je sentis son regard peser sur moi comme une montagne. Je pris une inspiration et avouai, sans détour, nos manquements de la veille.

Nous en parlerons ce soir dans mon bureau. Vous comprenez la gravité de votre geste ? Mettre en péril la seule héritière de mon nom pour un spectacle de bouffons…

Ainsi vint l’heure de notre punition. Dans l’ombre de son bureau, il fit claquer sa canne de bois sur nos chairs fautives. Un coup pour Rhazien, qui sembla recevoir un marteau de titan. Trois coups pour Shyv et Kuro, qui surent encaisser malgré la douleur des plaies ouvertes dont le sang dégoulinait sur le sol. Quand vint mon tour, je levai le menton.

Je prends la responsabilité de notre manquement. Dès que j’ai vu les Prospéros, j’aurais dû immédiatement ramener Anabelle à notre maison. Je vous demande de me frapper de la somme de leurs coups, dis-je, la voix ferme.

La douleur, je l’accueillis sans broncher.

Au-delà de la punition, Valmont avait une autre tâche pour nous. Un navire, L’Empereur des Vagues, que l’on croyait avoir sombré quelque part près de Varna, aurait été aperçu entre Albion et Melnibonée. À son bord, un coffret que nous devions récupérer. Certains murmuraient que le vaisseau n’avait pas disparu par accident… qu’une malédiction pesait sur lui.

Nous embarquâmes à bord de L’Âme de l’Hiver, un fier navire à l’équipage étonnamment composé uniquement de femmes. La capitaine, Joanna, imposa ses règles d’une voix claire :

Après Strassa, c’est moi la plus importante ici.

Les voiles furent hissées, et nous quittâmes Lankhmar, nos destins liés à la mer capricieuse. Rhazien, curieux comme à son habitude, se lança dans l’exploration des ponts du navire.

À l’heure du repas, le bras droit de la capitaine vint convoquer Shyv pour lui présenter le médecin du bord.

Je sens un vent froid… juste avant la tempête. La mer était pleine de secrets, et nous allions sans doute en affronter certains.

Jour 1 – La Danse du Loup et du Destin

Si je devais choisir un moment précis où tout bascula, où mon destin prit un tournant décisif, ce serait celui-ci. Ce n’était pas une bataille sanglante, ni un duel à mort, ni même une quête périlleuse à travers des contrées oubliées. Non, tout commença lors d’une simple soirée.

Je me trouvais dans le salon de la maison familiale, un espace que mes demi-frères et demi-sœurs et moi avions surnommé “le salon des bâtards”. C’était notre refuge, loin du faste de notre père, Sir Valmont Lovelaces, où nous pouvions nous retrouver sans crainte d’être jugés. Ce soir-là, nous avions un plan : assister au spectacle du fameux Harkon Lukas, un artiste aussi mystérieux que provocant. Toutefois, un problème de taille se posait : l’argent. Bien que nous bénéficiions du toit de notre père, nous n’avions aucun accès à sa fortune.

« Anabelle pourrait peut-être nous aider… » suggérai-je après un instant de réflexion.

Je montai les marches et frappai à sa porte. Elle me laissa entrer, quelque peu intriguée par ma visite. Nous parlâmes du spectacle, de ses scènes de nudité dont la rumeur parlait, ce qui la mit visiblement mal à l’aise. Après quelques échanges et une persuasion bien placée, elle accepta de nous accompagner. Nous lui trouvâmes un masque, dissimulant son visage pour éviter qu’on la reconnaisse. Il aurait été mal vu que la seule héritière des Lovelaces assiste à un spectacle de cette nature.

Sur le chemin du théâtre, nous croisâmes un groupe d’enfants de la guilde des mendiants. Ils formaient un alignement classique de pickpockets en pleine formation. Je les observai un instant et, dans la langue secrète des criminels, leur intimai de s’écarter. Nous n’étions pas le genre de proies qu’ils pouvaient dévaliser impunément. Mais leur audace était grande. Turo s’aperçut trop tard qu’on lui avait subtilisé sa bourse. Ils étaient doués, je devais l’admettre.

L’arrivée au théâtre fut marquée par une vision déplaisante : quatre Prospéro entraient, l’air arrogant, se pavanant comme si l’endroit leur appartenait. Ces nobles avaient une façon bien à eux de faire sentir au peuple qu’il ne valait pas plus qu’une chaussette trouée.

Shyv, quant à elle, usa de ses charmes pour négocier le prix d’entrée. Malgré sa silhouette modeste, elle parvint à obtenir une réduction. Je pris alors le relais et tendis les trois pièces d’or, nous assurant l’accès au spectacle tant convoité.

L’intérieur du théâtre était un véritable creuset social, où se mêlaient nobles et la classe moyenne. Un terrain de jeu parfait pour les pickpockets. Nous nous avançâmes dans le hall, où nous croisâmes Dimitrios, un potineur invétéré. Il nous informa qu’une nouvelle drogue, la Snuff, circulait dans la ville et que les vendeurs se multipliaient. Il nous désigna l’un d’eux, présent dans le théâtre ce soir-là. Avant de nous quitter, il nous glissa une autre information : notre père était en route pour rentrer. Il arriverait sous peu.

La pensée de son retour éveilla en moi une certaine agitation, mêlée d’une curiosité sincère. Les occasions de le voir étaient rares, et surtout d’avoir la chance de pouvoir discuter avec lui. Chacune d’elles portait son lot d’échanges précieux. Mais je chassai cette pensée de mon esprit. Ce soir était une nuit de divertissement. Je me dirigeai vers le vendeur que Dimitrios avait mentionné et lui achetai deux doses de Snuff pour deux pièces d’argent. Elles trouveraient leur utilité en temps voulu.

Nous prîmes place dans la salle, prêts à découvrir le spectacle. Un frisson d’excitation me parcourut l’échine. Ce soir, nous ne serions pas seulement des bâtards en quête de divertissement… ce soir, nous étions les rois du théâtre.

Thorgal Laces

Thorgal Laces est le fils illégitime de Valmont Lovelaces, un noble influent, et de Marianne Saffron, une simple palefrenière à son service. Né d’une liaison discrète mais impossible à cacher, il n’a jamais été pleinement accepté dans le cercle doré des Lovelaces. Malgré son statut de bâtard, il reste le premier-né de Valmont , ce qui lui a permis d’être toléré, sans jamais être reconnu. Son enfance fut un paradoxe : élevé en partie au sein du domaine familial, bénéficiant d’une éducation sommaire dispensée par le personnel et sa mère, tout en étant sans cesse tenu à l’écart des privilèges de son sang.

Très tôt, il comprit que son existence ne serait jamais celle de sa demi-sœur légitime, Annabella Lovelaces, la seule héritière reconnue. Mais plutôt que de se lamenter, il s’accrocha aux rares liens familiaux qu’il pouvait tisser. Son père, bien que distant, ne l’ignorait pas totalement, et ses demi-frères et sœurs bâtards partageaient avec lui cette position bâtarde dans l’ombre de leur géniteur. Cette situation forgea en lui une valeur essentielle : la protection des siens, coûte que coûte.

Une enfance de rejet et de violence

Les rues lui ont offert une éducation bien différente de celle de sa demi-sœur légitime, Annabella Lovelaces, la seule héritière de la fortune familiale. Alors qu’elle recevait l’amour de sa mère et de la noblesse, Thorgal apprenait à se battre pour survivre. Il n’avait ni titre, ni fortune, mais une force brute et une rage intérieure qui le poussaient à s’imposer. Dès l’adolescence, il faisait déjà parler de lui parmi les gangs et les mercenaires de la ville.

Une famille éclatée

Il porte tout de même affection pour son père, ses demi-frères et demi-sœurs illégitimes ont chacun une place particulière dans sa vie :

  • Rhazien Laces, le plus jeune, a trouvé refuge dans les livres et la connaissance, loin des conflits du monde. Thorgal le respecte, même s’il ne comprend pas son obsession pour la lecture.
  • Shyv Laces, la lobbyiste, est un atout précieux. Elle a déjà sauvé Thorgal à plusieurs reprises de l’arrestation ou pire, grâce à ses relations et ses talents de manipulation.
  • Kuro Laces, un disciple des moines de Lankhmar, a pris un chemin opposé à celui de Thorgal. Ils se respectent malgré leurs différences, mais Kuro tente sans cesse de lui inculquer une forme de discipline et d’équilibre mental qu’il refuse d’accepter.
  • Anabella Lovelaces, sa demi-sœur, la seule enfant légitime de la famille. Il sait qu’elle est la seule à bénéficier du nom de leur père, les Lovelaces. Ce qu’il veut, c’est s’assurer la prospérité du nom de son père et qu’aucun noble, prétendant ou rival n’ose lui faire du mal.

Le bras armé des voleurs

Sans attaches nobles ni avenir dans la haute société, Thorgal s’est tourné vers ce qu’il savait faire de mieux : briser des os. Il a rejoint une guilde de mercenaires, où sa force et son endurance hors du commun ont rapidement fait de lui une recrue prisée. Mais c’est surtout au sein de la guilde des voleurs qu’il a bâti sa réputation.
Sans être un membre officiel, il est devenu leur homme de main préféré, celui qu’on envoie quand un mauvais payeur refuse de coopérer ou quand un rival menace leur territoire. Son surnom dans le monde criminel, Poing Noir – Pour évoquer son rôle de collecteur impitoyable et son statut en marge de la noblesse, qui s’est imposé de lui-même. Il ne négocie pas : il réclame, il frappe, il prend.

Un équilibre entre honneur et brutalité

Bien que son travail consiste à imposer la loi des voleurs par la force, Thorgal suit un code d’honneur personnel. Il ne tue pas inutilement, il ne s’acharne pas sur les faibles, et il honore ses contrats. Sa réputation repose autant sur sa férocité que sur sa fiabilité.

Toutefois, son sang noble coule toujours dans ses veines, et une question le hante parfois : Suis-je destiné à rester un simple exécuteur pour la guilde des voleurs, ou mon avenir pourrait-il être plus grand?

Les nobles familles rivales: Lovelaces et Prospero

Les Lovelace sont une famille de nouveaux nobles ayant fait fortune dans le commerce du vin. Leur patriarche, Sir Valmont Lovelace, est connu pour ses nombreuses conquêtes féminines et son goût prononcé pour l’exploration. Il a une fille légitime et héritière, Annabella Lovelace, tandis que ses autres enfants sont des bâtards.

La famille Prospero est leur principale rivale. Une haine profonde oppose les deux lignées, bien que l’origine de cette animosité demeure inconnue. À la tête des Prospero se trouve la duchesse Hisvet Prospero, dont l’héritier, Tybalt Prospero, est surnommé le Prince des Chats de Lankhmar en raison de sa réputation de duelliste redoutable.

Journal de l’Aventure – Jour 25 : Le Rituel d’Invocation Inversé

Face à eux, un être monstrueux planait dans l’ombre du bâtiment en ruines : le Spectator, une aberration de cauchemar, de multiples tiges oculaires prêtes à déchaîner leurs pouvoirs sur quiconque osait s’aventurer dans la salle. L’heure du combat avait sonné, et chaque rayon lancé par la créature frappait nos aventuriers avec une précision surnaturelle, les plongeant dans la confusion, la paralysie, et une peur telle que leur esprit se déchirait.


Ziltrex fut le premier à agir, décochant un carreau d’arbalète vers l’œil central du Spectator. Mais la créature réagit instantanément, et un rayon de confusion fusa droit vers lui. Soudain, l’esprit de Ziltrex fut envahi par une brume de désarroi ; dans un état de confusion absolue, il tourna son arme contre Geima elle-même. À ses côtés, Akio chargea de front, espérant ébranler la créature par un coup en plein corps. Cependant, la terreur que le Spectator lui imposa le cloua sur place. Pris d’une peur si intense qu’il ne pouvait ni lever sa lance ni avancer, Akio resta paralysé. Ce ne fut qu’après d’interminables secondes qu’il réussit à s’arracher des griffes de la panique, sa lance brandie, prêt à affronter de nouveau la bête.


Pendant ce temps, Qi San s’évertuait à détruire les cinq torches enflammées disposées aux coins de la salle, ancrant le rituel de Caldero. Mais à chaque torche brisée, celle de l’autre côté se reconstituait par magie, rendant la tâche sans fin. À l’extérieur, le démon Caldero, conscient de la tentative de sabotage, envoyait des dretches pour ralentir Qi San, espérant le submerger sous leur poids infernal. Heureusement, les archers de Yarrin, fidèles alliés postés sur les toits, réussirent à repousser les dretches suffisamment longtemps pour que le groupe se réunisse.


Lorsque Geima, Akio et Ziltrex parvinrent à vaincre le Spectator, ils se précipitèrent vers Qi San pour l’aider. Ils réalisèrent qu’il leur fallait synchroniser leurs coups et frapper toutes les torches en même temps. Geima, d’un regard déterminé, prit place parmi eux, bien qu’elle fût la plus faible pour briser les flammes maudites. Un repositionnement stratégique lui permit de libérer ses forces avec l’aide de ses compagnons, et ensemble, ils parvinrent à détruire les cinq torches d’un coup.


À cet instant, le pentagramme qui ornait le sol s’embrasa, des flammes déchirant la terre pour creuser un immense cratère. Du fond de l’abîme s’éleva un tourbillon sombre où se mêlaient ombres et distorsions. La réalité elle-même semblait s’effriter, et une brume d’énergie maléfique imprégnait l’air autour de Caldero. D’un éclat pur, une lumière jaillit du sceptre de Geima et fila comme une flèche vers le démon. Caldero émit un cri perçant, se transformant en une fumée noire tourbillonnante, aspirée sans résistance par le cratère béant.


Dans ce silence tendu, Geima entendit la voix de Lyana Stoneguard, scellée dans son sceptre. « C’est ici, dans la chambre de bannissement au fond de cet abîme, que le duel final se déroulera. Descendez… celui qui vaincra sortira libre, et celui qui tombera restera à jamais prisonnier. » Sans un mot, le groupe plongea dans le gouffre, une chute qui sembla défier l’éternité.


Lorsqu’ils atteignirent le fond, ils se retrouvèrent dans une salle ancienne et majestueuse, une vaste voûte sombre baignée d’une lumière violet funèbre. Les ombres dansaient sur les symboles runiques qui tapissaient le sol, formant un pentagramme gigantesque au centre de la pièce. Les murs, marqués par des gravures antiques, racontaient l’histoire macabre de Caldero et de ses infernaux alliés. Aux quatre coins de la salle, des autels en ruine, chargés de magie noire, semblaient respirer d’une énergie malsaine.


Un souffle de soufre emplissait l’air, et l’écho de leurs pas résonnait, brisant le silence oppressant. La salle exhalait l’essence même des Enfers, et les gravures semblaient prendre vie dans les ombres qui frémissaient.


Ainsi, l’ultime affrontement approchait.

Jour 24 – Les ruines du grand marché de Merin

Dans les ruines du grand marché de Merin, la bataille venait de s’achever. Les derniers vestiges de la horde infernale envoyée par le démon Caldero gisaient au sol, leurs corps fumants s’éteignant peu à peu. Geima, essuyant la sueur sur son front, posa son sceptre contre le sol, tentant de reprendre son souffle. Akio, à ses côtés, fixait le nouvel arrivant avec méfiance, un homme encapuchonné qui s’était présenté sous le nom de Ziltrex.

Mais le démon Caldero ne leur laissa aucun répit. À peine les derniers râles des créatures disparurent-ils que la terre recommença à trembler. Geima et Akio n’eurent que le temps d’échanger un regard stupéfait qu’une nouvelle vague de secousses fissura le sol, laissant jaillir de la terre de mystérieuses torches à la flamme d’un violet malsain. Des portails infernaux s’ouvrirent au fond des crevasses, libérant une armée d’élémentaires de feu.

Surplombant la scène depuis le dôme protecteur, l’archimage Alaric, occupé à maintenir cette barrière de protection vitale, se tourna vers eux, ses traits tirés de fatigue. Sa voix, chargée de gravité, les avertit qu’ils devraient éteindre ces torches au plus vite pour interrompre l’invocation de Caldero, dont la puissance grandissait de seconde en seconde.

Sans hésitation, le groupe assigna cette tâche cruciale à Ziltrex, tandis que Geima et Akio se préparaient à affronter la nouvelle vague de créatures qui s’engouffrait dans les fissures du marché. Une absence cependant se faisait cruellement sentir : celle de Qi San, leur guerrier éméché au talent improbable mais providentiel. Il semblait s’être volatilisé, et malgré les sarcasmes sur son état d’ébriété permanent, tous savaient combien sa présence leur serait précieuse en cet instant.

Ziltrex, quant à lui, s’aventura dans les ruelles sombres derrière le marché. Il connaissait bien ces passages étroits, et c’est avec une précision de félin qu’il se faufila dans les ombres. Mais Caldero avait prévu cette stratégie et avait positionné quatre petits diables sous forme de rats pour garder les lieux. Ziltrex, malgré son agilité, fut pris par surprise par ces créatures perfides et tomba au combat. Heureusement, Geima, ressentant l’urgence de la situation, invoqua la bénédiction de Sol, la déesse du soleil, pour ranimer leur allié blessé. Ziltrex, bien que meurtri, avait prouvé sa loyauté.

Non loin de là, Geima et Akio continuaient leur lutte acharnée contre les élémentaires de feu, lorsque soudain ils aperçurent une nouvelle faille enflammée bloquant leur chemin, une faille menant tout droit au cœur de la terre de Nod. Forcés de rebrousser chemin, ils retrouvèrent enfin Qi San, qui, dans un bond étonnant, franchit la faille en flamme avec une grâce chaotique digne des plus intrépides acrobates. En trébuchant sur un débris, il réussit néanmoins, par un miracle apparent, à atterrir sans encombre de l’autre côté et à briser les torches infernales.

Au même moment, Geima et Akio pénétrèrent l’intérieur du bâtiment en ruines pour y affronter une nouvelle menace : un Spectator, abomination flottante aux yeux luminescents, flottait là, une bouche béante et des rayons meurtriers prêts à frapper. Les flammes autour d’eux projetaient des ombres inquiétantes, alors que l’œil monstrueux se fixait sur les aventuriers, avide de détruire.

Les regards de Geima et d’Akio se croisèrent. Ils savaient que cette créature était leur dernier obstacle avant d’espérer atteindre Caldero. Leurs cœurs battant à l’unisson, ils levèrent leurs armes, prêts à défier cette nouvelle épreuve qui les attendait, dans cette danse entre la lumière de Sol et les ténèbres des abysses.