Jour 1 – La Danse du Loup et du Destin

Si je devais choisir un moment précis où tout bascula, où mon destin prit un tournant décisif, ce serait celui-ci. Ce n’était pas une bataille sanglante, ni un duel à mort, ni même une quête périlleuse à travers des contrées oubliées. Non, tout commença lors d’une simple soirée.

Je me trouvais dans le salon de la maison familiale, un espace que mes demi-frères et demi-sœurs et moi avions surnommé “le salon des bâtards”. C’était notre refuge, loin du faste de notre père, Sir Valmont Lovelaces, où nous pouvions nous retrouver sans crainte d’être jugés. Ce soir-là, nous avions un plan : assister au spectacle du fameux Harkon Lukas, un artiste aussi mystérieux que provocant. Toutefois, un problème de taille se posait : l’argent. Bien que nous bénéficiions du toit de notre père, nous n’avions aucun accès à sa fortune.

« Anabelle pourrait peut-être nous aider… » suggérai-je après un instant de réflexion.

Je montai les marches et frappai à sa porte. Elle me laissa entrer, quelque peu intriguée par ma visite. Nous parlâmes du spectacle, de ses scènes de nudité dont la rumeur parlait, ce qui la mit visiblement mal à l’aise. Après quelques échanges et une persuasion bien placée, elle accepta de nous accompagner. Nous lui trouvâmes un masque, dissimulant son visage pour éviter qu’on la reconnaisse. Il aurait été mal vu que la seule héritière des Lovelaces assiste à un spectacle de cette nature.

Sur le chemin du théâtre, nous croisâmes un groupe d’enfants de la guilde des mendiants. Ils formaient un alignement classique de pickpockets en pleine formation. Je les observai un instant et, dans la langue secrète des criminels, leur intimai de s’écarter. Nous n’étions pas le genre de proies qu’ils pouvaient dévaliser impunément. Mais leur audace était grande. Turo s’aperçut trop tard qu’on lui avait subtilisé sa bourse. Ils étaient doués, je devais l’admettre.

L’arrivée au théâtre fut marquée par une vision déplaisante : quatre Prospéro entraient, l’air arrogant, se pavanant comme si l’endroit leur appartenait. Ces nobles avaient une façon bien à eux de faire sentir au peuple qu’il ne valait pas plus qu’une chaussette trouée.

Shyv, quant à elle, usa de ses charmes pour négocier le prix d’entrée. Malgré sa silhouette modeste, elle parvint à obtenir une réduction. Je pris alors le relais et tendis les trois pièces d’or, nous assurant l’accès au spectacle tant convoité.

L’intérieur du théâtre était un véritable creuset social, où se mêlaient nobles et la classe moyenne. Un terrain de jeu parfait pour les pickpockets. Nous nous avançâmes dans le hall, où nous croisâmes Dimitrios, un potineur invétéré. Il nous informa qu’une nouvelle drogue, la Snuff, circulait dans la ville et que les vendeurs se multipliaient. Il nous désigna l’un d’eux, présent dans le théâtre ce soir-là. Avant de nous quitter, il nous glissa une autre information : notre père était en route pour rentrer. Il arriverait sous peu.

La pensée de son retour éveilla en moi une certaine agitation, mêlée d’une curiosité sincère. Les occasions de le voir étaient rares, et surtout d’avoir la chance de pouvoir discuter avec lui. Chacune d’elles portait son lot d’échanges précieux. Mais je chassai cette pensée de mon esprit. Ce soir était une nuit de divertissement. Je me dirigeai vers le vendeur que Dimitrios avait mentionné et lui achetai deux doses de Snuff pour deux pièces d’argent. Elles trouveraient leur utilité en temps voulu.

Nous prîmes place dans la salle, prêts à découvrir le spectacle. Un frisson d’excitation me parcourut l’échine. Ce soir, nous ne serions pas seulement des bâtards en quête de divertissement… ce soir, nous étions les rois du théâtre.