
Les lueurs tremblantes des chandelles dansaient sur les murs de pierre du théâtre, projetant des ombres difformes autour de nous. Harkon et sa troupe s’évertuaient à parodier un groupe de héros imbéciles :
- Justicius – Un guerrier fanatique qui croit incarner la justice divine. Il justifie ses massacres brutaux par la volonté de Sol, abattant ses ennemis (et parfois des innocents) en hurlant : « CECI EST JUSTICE ! » Sa foi est aveugle, sa hache trop lourde, et sa morale… discutable.
- Ferrox – Un colosse en armure si épaisse qu’il ressemble à un bloc de métal ambulant. Impossible de s’en débarrasser : il revient toujours avec le groupe. Il se fait couper la tête, il a subi une pluie de météores et même une désintégration… et pourtant, chaque fois, il revient à la vie de façon plus dramatique et ridicule que la précédente.
- Clonydeux – Un mage au regard fiévreux, perdu dans sa quête absurde: Éliminer un imposteur, copie de lui-même, qui aurait pris sa place en tant que roi des magiciens. Il murmure sans cesse des incantations inutiles et se perd dans des monologues alambiqués sur le destin, la mort et le pouvoir. Hélas, ses sorts finissent souvent par exploser au visage de ses alliés.
- Loucrobate – Une archère censée être agile et précise, mais dont la maladresse est légendaire. Elle tombe dans chaque piège, se tire ses propres flèches dans le pied et finit toujours suspendue par la cheville, tête en bas, suppliant qu’on vienne la détacher. Son talent ? Rater l’immanquable.
J’observai Shyv du coin de l’œil. Le vin lui avait délié la langue plus que de raison, et je vis Kuro poser une main ferme sur son épaule, l’éloignant avec une discrétion teintée de bienveillance. Il savait, comme moi, que certaines vérités, si elles échappaient à nos lèvres, pouvaient sceller notre sort.
Puis vint Damien. Son ombre devança son pas lourd, et son regard, aussi tranchant qu’une lame de guerre, nous cloua sur place. Cet homme nous avait élevés, formés, et aujourd’hui encore, il régnait sur nous d’une poigne de fer. Il scruta chacun d’entre nous avant que son regard ne s’attarde sur Rhazien, qui tentait de dissimuler Anabelle derrière un rideau de velours. En vain.
— Vous avez mis Anabelle en danger, gronda-t-il.
Le silence tomba, lourd comme une épée de Damoclès. Nous savions tous ce que cela signifiait. Père serait informé dès son retour.
Le matin suivant, nous partageâmes le repas sous son regard scrutateur. Il se fit presque aimable, parcourant la tablée pour s’enquérir de nos nouvelles. Mais lorsque mon tour vint, je sentis son regard peser sur moi comme une montagne. Je pris une inspiration et avouai, sans détour, nos manquements de la veille.
— Nous en parlerons ce soir dans mon bureau. Vous comprenez la gravité de votre geste ? Mettre en péril la seule héritière de mon nom pour un spectacle de bouffons…
Ainsi vint l’heure de notre punition. Dans l’ombre de son bureau, il fit claquer sa canne de bois sur nos chairs fautives. Un coup pour Rhazien, qui sembla recevoir un marteau de titan. Trois coups pour Shyv et Kuro, qui surent encaisser malgré la douleur des plaies ouvertes dont le sang dégoulinait sur le sol. Quand vint mon tour, je levai le menton.
— Je prends la responsabilité de notre manquement. Dès que j’ai vu les Prospéros, j’aurais dû immédiatement ramener Anabelle à notre maison. Je vous demande de me frapper de la somme de leurs coups, dis-je, la voix ferme.
La douleur, je l’accueillis sans broncher.
Au-delà de la punition, Valmont avait une autre tâche pour nous. Un navire, L’Empereur des Vagues, que l’on croyait avoir sombré quelque part près de Varna, aurait été aperçu entre Albion et Melnibonée. À son bord, un coffret que nous devions récupérer. Certains murmuraient que le vaisseau n’avait pas disparu par accident… qu’une malédiction pesait sur lui.
Nous embarquâmes à bord de L’Âme de l’Hiver, un fier navire à l’équipage étonnamment composé uniquement de femmes. La capitaine, Joanna, imposa ses règles d’une voix claire :
— Après Strassa, c’est moi la plus importante ici.
Les voiles furent hissées, et nous quittâmes Lankhmar, nos destins liés à la mer capricieuse. Rhazien, curieux comme à son habitude, se lança dans l’exploration des ponts du navire.
À l’heure du repas, le bras droit de la capitaine vint convoquer Shyv pour lui présenter le médecin du bord.
Je sens un vent froid… juste avant la tempête. La mer était pleine de secrets, et nous allions sans doute en affronter certains.