
Le roulis de la mer houleuse berçait notre navire tandis que nous soupions avec l’équipage. Au loin, les éclairs déchiraient les cieux, illuminant brièvement l’immensité sombre. Les vagues frappaient la coque avec une force grandissante, comme si l’océan lui-même murmurait des avertissements. Pourtant, la chaleur du repas et les rires feutrés tentaient de chasser la tension qui régnait.
C’est alors qu’un cri s’éleva depuis la vigie. Une épave dérivait au loin, son ombre sinistre trahissant les ravages du temps et de la mer. Était-ce l’œuvre de pirates ? Ou peut-être une créature des abysses ? Nul ne pouvait encore en connaître la cause, mais une chose était certaine : ce vaisseau maudit portait en lui des secrets que nous devions découvrir.
Pendant ce temps, Shyy obéissait aux ordres de la capitaine Joanna, qui l’avait envoyée à la rencontre du médecin de bord. Shyy disparut dans les profondeurs du navire tandis que nous restions, captivés par la silhouette brisée de l’épave.
Une rumeur se propagea comme une traînée de poudre. Certains matelots prétendaient avoir aperçu une ombre glissant sous les flots. Une silhouette immense, insaisissable. La peur s’infiltra dans les esprits, et bientôt, des prières furent murmurées à l’intention de Strasha, la déesse des mers. Ses fidèles imploraient sa protection, mais je haussai les épaules.
— Des histoires de marins superstitieux, grognai-je. Ce n’était qu’un billot de bois ou un simple animal aquatique.
La capitaine Joanna confirma qu’il existait des créatures encore plus terrifiantes que celles de nos pires cauchemars. Pourtant, son regard restait fixé sur l’épave.
— C’est l’Empereur des Mers, déclara-t-elle d’un ton grave.
Un frisson parcourut l’équipage. Ce navire, jadis grandiose, avait disparu sans laisser de traces. La capitaine ordonna aussitôt la mise à l’eau d’un canot. Il fallait percer les mystères de cette carcasse fantomatique et récupérer le coffre que notre père nous avait envoyé chercher.
La descente vers les flots fut périlleuse. La mer semblait se moquer de nos efforts, secouant notre embarcation comme une feuille au vent. Rhazien, manquant d’équilibre, glissa et bascula dans l’eau. Un instant de panique s’empara de nous. Sans réfléchir, je plongeai à sa suite. Je fendai les vagues avec force, saisissant mon frère et le maintenant à flot. Bientôt, mes frères et sœurs nous rejoignirent pour l’aider à remonter à bord.
Nous poursuivîmes notre périple jusqu’à l’épave, les planches grinçant sous les assauts des vagues. Le pont éventré de l’Empereur des Mers se dressait devant nous, témoin silencieux d’une tragédie oubliée.
L’ascension vers le pont du navire fut tout aussi difficile. Shyy, courageuse, voulut monter la première. Elle s’agrippa aux cordages, mais la mer, capricieuse, refusa de l’épargner. Une bourrasque la fit vaciller, et elle chuta lourdement. Le bruit sourd de son dos frappant la surface de l’eau résonna dans l’air.
Sans attendre, je plongeai à nouveau. L’eau glacée me saisit, mais mon instinct fut plus fort. Shyy, luttant pour garder la tête hors de l’eau, avalait de grandes goulées d’écume. Je lui tendis une pagaie, qu’elle tenta d’agripper sans succès. Ses forces l’abandonnaient.
D’un geste vif, je saisis son bras et la hissai hors des flots, la projetant dans le canot comme une poupée de chiffon. Le souffle court, je m’assurai qu’elle respirait encore. Nous étions épuisés, mais vivants.
Enfin, nous posâmes pied sur le pont de l’épave. Le bois pourri craquait sous nos pas. L’air était chargé d’une odeur âcre, mélange de sel et de mort. Cassidy, sans attendre, ouvrit la première porte qu’elle trouva, et Rhazien la suivit.
— Thorgal, à l’aide ! cria-t-il dès qu’il franchit la porte.
Son hurlement glaça mon sang. J’accourus, mais ce que je vis me pétrifia. Une abomination se dressait devant moi. Mi-araignée, mi-homme, sa carcasse répugnante dégoulinait de toiles poisseuses. Ses yeux, multiples et luisants, fixaient leur proie avec un plaisir malsain.
Elle bondit. J’esquivai de justesse, mais je n’avais pas prévu la seconde attaque. Ses mandibules claquèrent, et une douleur fulgurante m’arracha un cri. Mes dagues glissèrent de mes mains. Je chutai. Tout devint flou.
Je pensai à Shyy, Rhazien, Kuro et Cassidy. Mon esprit vacilla. Et puis… une main glaciale m’enveloppa. Une voix rauque, venue d’un autre monde, murmura à mon oreille :
— Ton heure n’est pas venue.
Je me réveillai, haletant. La créature, toujours debout, était désormais consumée par des flammes surnaturelles. Ses toiles se dévoraient elles-mêmes dans une danse incandescente. J’agrippai mon épée.
— Pas cette fois.
La bête tenta de fuir, mais il n’y avait aucune échappatoire. Nous n’avions plus le choix. Il fallait l’achever, avant qu’elle n’embrase ce navire maudit.
Le temps pressait.