La Malédiction de Sal Thaven

“Approchez, enfant de Lovelaces, et tendez l’oreille… car ce soir, je vais vous conter une histoire que les marins murmurent à la lueur vacillante des lanternes, une légende que seuls les fous ou les désespérés osent encore évoquer à voix haute. C’est un récit de malédiction, de mers figées et de spectres oubliés… une histoire qui commence là où s’arrête la raison, au seuil du brouillard éternel…

Écoutez bien, car ceux qui ignorent les avertissements du passé sont condamnés à en répéter les erreurs. Voici la sombre légende de Sal Thaven, le port maudit du Nord.”

Il est des lieux que même les marins les plus téméraires évitent d’approcher, des cités que l’on ne trouve sur aucune carte et dont on parle à voix basse, de peur que leur simple évocation attire le malheur. Sal Thaven est de celles-là.

On dit que cette ville repose sur la côte nord, là où les brumes sont si épaisses qu’elles avalent la lumière de sol elle-même et transforment le jour en crépuscule éternel. Ses tours effilées, ses toits couverts d’un givre noirci, ses quais désertés par la marée… voilà ce que rapportent les rares âmes ayant aperçu ses rivages, avant de disparaître à leur tour.

Autrefois, Sal Thaven était un port d’un petit village, où les navires aventureux des terres de Nod venaient échanger les plus rares joyaux contre la précieuse ambre d’hiver que seuls ses habitants savaient extraire des profondeurs gelées.

Les sages racontent qu’un peuple oublié, les Gardes de la Lumière des Profondeurs, régnait jadis sur ces côtes. Eux seuls connaissaient les secrets de la mer noire et accordaient à Sal Thaven la faveur des eaux. En échange, un tribut leur était offert chaque année : non point en or, mais en vies. Un enfant du port, choisi par le Destin, devait leur être confié à la première nuit de l’hiver.

Mais une femme au nom de Freydis ivre de pouvoir et aveuglé par la cupidité, refusa un jour de se plier à l’ancien serment. Il fit lever les défenses de la ville, fit clouer les portes et fit couler le sang de ceux qui murmuraient que l’équilibre serait rompu.

Alors vint la Nuit des Vagues Muettes.

Les eaux se retirèrent du port, laissant les navires à sec, exposant les ossements d’antiques naufrages. Le vent cessa de souffler, et un silence de mort s’abattit sur la cité. Puis, une ombre immense s’éleva des flots, une silhouette aux mille yeux pâles, aux mains tissées d’algues et d’obscurité. Elle prononça une malédiction d’une voix qui résonna jusque dans les entrailles de la pierre :

“Que Sal Thaven soit à jamais figée entre les marées, prisonnière de son crime. Que nul vivant ne puisse s’y aventurer sans en payer le prix. Que les âmes des parjures errent jusqu’à la fin des temps, sans repos ni rédemption.”

Depuis cette nuit, les marins qui croisent ces eaux racontent avoir vu, à travers les brumes, des ombres errantes longer les quais, le regard vide et la peau aussi froide que la glace. On dit que le port demeure figé dans une éternelle aube spectrale, les navires encore à quai, les feux encore dans les lanternes… mais que quiconque ose y accoster disparaît, corps et âme, avalé par la mer silencieuse.Seuls les fous ou les désespérés osent encore chercher Sal Thaven. Et nous, matelots de L’Âme de l’Hiver, prions à chaque lever de lune pour que jamais nos voiles ne nous mènent jusqu’à ses rives maudites…

Ainsi va la légende, transmise entre deux gorgées de rhum dans l’ombre des tavernes ou murmurée sur le pont, quand le brouillard s’épaissit et que les eaux deviennent trop calmes pour être naturelles…